Finalistes 2018

Thème :

Et mourir de peur de vivre peu.

 

J’ai faim, tu as faim, tout le monde est affamé d’absolu. Chacun porte ses grandes aspirations, ses rêves démesurés et ses fantasmes vertigineux au fond des tripes, près du cœur. Une raison de battre, de se battre.

Tandis que nombre d’entre nous s’apaisent avec le temps, sombrent dans la grisaille du quotidien, dans la routine abrutissante, d’autres luttent pour atteindre le meilleur d’eux-mêmes. Avec leurs poings, leurs voix, leurs plumes… Ça donne des récits inspirants, des histoires qui valent la peine d’être racontées. La tienne, c’est quoi?

David Goudreault

 


L’enclos à chimères

Midi moins quart. Boîte vocale vide. Les aptes au travail fourmillent dehors. Moi, je cherche ma théière à tâtons. Mon petit pot en main. Une faible succion. Le couvercle cède. Au fond : quelques feuilles rabougries. Tout juste assez pour une tasse claire, trop claire pour me sustenter. Déjà ?

Un élan. Je me lève. Prends un cahier dans l’enclos à chimères. Troisième étage. Deuxième. Premier. J’y suis. Chez Amira, la tresseuse qui fait aussi épicière. Avec cent grammes, on devrait faire le mois.

— Olivier ! Ça fait longtemps… Et puis la vie ? Toujours fidèle à ton cahier ?

— Des notes pour le travail.

— Treize et soixante-deux.

 

La monnaie exacte, je suis revenu avant le ding du tiroir-caisse. Eau chaude. Mon achat. Mon filtre. Deux œufs durs. Mon vingt-sixième cahier d’autoportraits, page quatre. Plus que vingt-neuf autres avant de t’ajouter au bestiaire. Je ne visite plus le reste de l’enclos : d’autres temps, d’autres moi que je ne veux plus voir. Pour te donner vie, j’ai trois médiocres rois mages. Moi en marin, fumant la pipe, dos à la mer. Moi en fauconnier, la main gantée pour un chétif pigeon. Moi en grand arbre, racines bien en terre.

— Tu pourrais être un dieu aujourd’hui. Le dieu de la page blanche ? Le dieu du thé ?

— Contente-toi de boire, je ne suis pas prêt à naître.

— Le thé ne fait rien. Tu dois vivre, mais comment ?

— Nourris-moi, je veux voir le monde avant de tomber dans l’oubli !

 

Je palpite, je jubile. Troisième. Deuxième. Ça urge. Premier. Enfin !

Amira est toujours au comptoir. Pour la première fois, je sens le vif de ses yeux noirs.

 


De mal en mots

J’ai peur de vivre, car je ne sais comment faire.

Je sais conter, peu écrire.

Je crache des boules de chair pour en tricoter des mots.

J’écris comme je vis, je vis comme j’écris.

Je mets l’accent sur les choses qui ne sont pas graves pour les rendre aiguës.

Ma grammaire disait toujours : « Enfant, si tu ne sais écrire, tu ne sauras vivre, en tout cas… »

C’est simplement que ma vie se déroule sous le règne d’une dyslexie.

J’ai un trouble de la capacité à vivre.

Ils essaient de me faire marcher en ligne droite, mais celle-ci me semble pointillée.

Ils nous gavent de lettres à l’aide d’un entonnoir et, comme des passoires, on passe notre vie à égoutter notre savoir.

Mais moi, à force de me cadrer en m’encadrant, ils ont bouché mes trous. Maintenant je déborde et l’excédent se mélange au présent.

Pardonnez-moi, monsieur Molière, mais votre langue m’est inconnue. Je me retrouve dans le parler de Gauvreau. Enfin je m’explore par ses mots souvent cassés. Mon cœur retrouvé.

Je ne vous donnerai pas ma langue, ô monsieur le chat. Vous pouvez être un manitou du phrasé et miauler une orthographe laroussienne, vous resterez un matou domestiqué.

Ce que vous entendez de ma plume cassée, c’est le moteur de mon cœur. Un ronronnement chaud et impossible à dresser.

Si je vis comme j’écris,

si j’écris comme je vis,

je mourrai à ma neuvième vie, sans faute.

 


Finalistes édition 2018

Se mettre le pied dans la bouche assez creux pour s’étouffer avec Marianne Godbout Cégep Édouard-Montpetit
Toi Géraldine Saucier Cégep de Lanaudière à Joliette
En jachère Victor Bilodeau Cégep Lionel-Groulx
Robi et Viva Camille Breton Cégep Marie-Victorin
Choc Tamara Martel Cégep Vieux Montréal
Choisir son chemin Michaela Plourde-Rude Cégep  de Rimouski
Saisir le temps Virginie Boudreau Cégep  de Rivière-du-Loup
Vivre jusqu’à en mourir Marianne Ross Cégep de Rimouski
David en chute libre Camille Galard Cégep de Jonquière
Pour nous laisser mourir Gabrielle-Anne Labrecque Cégep Garneau
Tourner en rond Charles Hurtubise Cégep de Chibougamau