Premier prix

Arielle Jarry, Cégep Édouard-Montpetit

Regrets

Midi moins quart. Boîte vocale vide. Les aptes au travail fourmillent dehors. Moi, je cherche ma théière à tâtons. Mon petit pot en main. Une faible succion. Le couvercle cède. Au fond : quelques feuilles rabougries. Tout juste assez pour une tasse claire, trop claire pour me sustenter. Déjà ?

Sept heures, c’est tout ce qu’il me reste. J’ai compté. On me demande si j’ai peur. Ridicule : ce n’est pas la mort qui m’effraie, mais plutôt l’ennui. C’est long, sept heures. J’ignore encore ce que je vais en faire.

On me demande si j’ai des regrets. Oh, ça oui ! Je regrette d’en avoir tué si peu. Je regrette parce que je n’aurai jamais l’occasion de torturer, de violer, de massacrer. À présent, j’ai sept heures à tuer — quelle ironie !

Par-dessus tout, je regrette de ne pas pouvoir lutter. On m’offre une mort pathétique, une mort de condamné, de bétail dans un abattoir. Sacrilège ! Moi, je veux quitter ce monde avec un scandale, avec la violence et la majesté d’un feu d’artifice. Je veux que ma mort résonne longuement, que son écho coupe le souffle, qu’elle imprègne les yeux de tous les spectateurs pour que l’on puisse entrevoir derrière chaque prunelle l’esquisse, le souvenir de mon exécution.

Ah, je voudrais mourir et revenir à la vie uniquement pour leur cracher au visage, puis les laisser m’assassiner à nouveau ! Je veux qu’ils me détestent, qu’ils souhaitent ma mort aussi ardemment que je désire la leur. Si seulement je pouvais être tué dix fois de plus pour être libéré, affranchi de tout mon dégoût !

Quel dommage de ne pouvoir mourir qu’une fois ! Heureusement, j’ai encore sept heures pour imaginer le plus terrible des feux d’artifice…

Deuxième prix

Sadrina Brochu, Cégep de Sherbrooke

La belle mort

Un certain samedi matin de juillet, j’avalai une mouche par inadvertance alors que je me promenais dans un champ. Je n’en fis pas grand cas. Pourtant, un étrange bourdonnement parcourait mon estomac depuis l’incident, et j’en fus inquiet. Je partis donc chez grand-mère qui, au moment où je mentionnai ma promenade et la mouche, se leva et cria à tue-tête : « Diptérophilie, canthariculose, scatophagite stécoraïdaire ! » Puis elle s’effondra sur le carrelage de la cuisine, renversant du même coup la tisane qu’elle venait de préparer. J’informais l’ambulancier sur les circonstances de l’incident de grand-mère quand celui-ci, alarmé par le bourdonnement qui émanait de mon ventre, me pria de l’accompagner à l’hôpital. Je dus passer quatre échographies avant que l’on m’informe de ma condition d’avaleur de mouches condamné. On me déplaça aussitôt au treizième étage, réservé aux cas impossibles. Cet étage me plut beaucoup, et je fus heureux d’apprendre que j’allais y vivre les dernières heures de mon existence. Je sentais toujours le vrombissement enfler en moi, mais il ne m’effrayait plus, car je savais quel en serait le dénouement. Je fis donc connaissance avec l’objet de ma perte. Il se nommait Matthieu, comptait 647 enfants et il s’avéra fort sympathique. J’étais heureux de profiter des derniers instants de ma vie avec cette aimable mouche et crus bon de la remercier de m’avoir offert une mort aussi plaisante.